AccueilFigures localesL'abbé Ducruc
Figure locale · 1812 – 1889
Quarante ans curé-doyen de Cazaubon : le bâtisseur de l'église Saint-Martin fut aussi l'urbaniste du village et le pionnier de son histoire : Pierre Cames l'a surnommé « le baron Haussmann cazaubonnais ».

Bernard Ducruc naît le 27 août 1812 à Lacaussade, un hameau de Sarragachies sur l'Adour, dans une famille de cultivateurs aux mœurs patriarcales, marquée par des revers de fortune. Remarqué par l'abbé Larrieu, formé au latin par l'abbé Malartic de Termes puis au collège d'Aire-sur-l'Adour, de santé fragile, il est ordonné prêtre en 1837, à vingt-cinq ans. Après dix-huit mois à Saint-Martin près de Mirande, on le trouve à Barbotan où il succède à l'abbé Ducom : il restaure l'église Saint-Pierre et bâtit le presbytère (1846) sur un terrain offert par Charles de Barbotan, avant d'être nommé pro-curé de Cazaubon en mars 1847 — auprès du vieil abbé Faget — puis curé-doyen en septembre 1849. Il la gouvernera quarante ans durant, jusqu'à sa mort — assez pour marquer le village de deux empreintes que rien n'a effacées : une église, et une œuvre d'historien.
L'église d'abord. La paroisse avait grossi d'un coup avec le rattachement de Garbiey et de Saint-Christau en 1803, et la vieille église ne suffisait plus. Ducruc lance alors un projet démesuré pour une commune rurale : une souscription qui réunit 41 000 francs — le chantier, estimé à 61 000, en coûtera finalement 70 500. La première pierre est posée le 15 juillet 1861, sur l'emplacement de l'ancien cimetière, déplacé pour l'occasion ; la guerre de 1870 interrompt les finitions — le bâtiment sert un temps aux exercices des jeunes recrues ! — et la première messe est célébrée le 16 décembre 1871, avant l'inauguration de 1872 et la bénédiction d'une première cloche le 22 mars. Quand Ducruc remet son église à la paroisse, tout y est déjà : autel, retable, chapelles, vitraux, chaire. Suivront le presbytère de Cazaubon et les écoles de sœurs et de frères : un bâtisseur complet. Sa nécrologie saluera « l'énergie personnelle » qu'il fallut pour mener pareille œuvre à son terme.
L'historien ensuite — et c'est peut-être là son legs le plus précieux. Vers la fin des années 1860, ce prêtre d'abord féru de sciences exactes se met à dépouiller « avec passion » les vieux papiers de la mairie et les archives privées des familles de Cazaubon, dont il dresse des généalogies qu'il offre aux intéressés. Il en tire douze chroniques, publiées de 1876 à 1896 (deux à titre posthume) sur l'insistance de son ami Léonce Couture, dans la Revue de Gascogne entre 1860 et 1896 : le protestantisme en pays d'Auch, l'école à Cazaubon avant 1790, les baronnies d'Auzan, la Révolution, les curés de Cazaubon et de Garbiey — puis, en défricheur, la vigne, l'eau-de-vie à Cazaubon, les céréales, le vêtement, les maisons et jusqu'à la nourriture du Bas-Armagnac : de l'ethnographie avant la lettre. Ses contemporains louent la « clarté », la « méthode », la « solidité » de ces monographies ; les chercheurs les citent encore en 1930, et l'Inventaire du patrimoine s'appuie aujourd'hui même sur sa Notice sur la paroisse de Cazaubon de 1883 — la source de notre propre fiche sur la Vieille église.
L'homme, enfin, tel que le dessine sa nécrologie : un jugement ferme jusqu'à la raideur, mais une vraie chaleur pour qui le connaissait. Son dernier geste le résume : au début d'octobre 1889, il remet encore à la Revue de Gascogne un article où il tient tête, documents à l'appui, à l'abbé Breuils sur l'histoire de la vigne — signé « Ducruc, curé-doyen de Cazaubon ». Quinze jours plus tard, il n'est plus ; ses funérailles rassemblent un « grand concours » de prêtres et de fidèles le 24 octobre 1889 (le 26 selon d'autres notices) ; tout le village et trente prêtres du voisinage assistèrent à ses obsèques, l'éloge étant prononcé par son ami de toujours, l'abbé Soucaret, natif comme lui de Sarragachies. Un article de l'historien Maurice Bordes l'a plus tard qualifié de « républicain "avancé" » — titre intrigant pour un curé-doyen du Second Empire, dont le contenu reste à retrouver. Cazaubon, elle, a fini par lui rendre justice : l'église qu'il a bâtie s'élève aujourd'hui place de l'Abbé-Ducruc.
Reste le grand mystère : à sa mort, ses cahiers manuscrits et surtout sa « Chronique », somme inachevée de trente ans de recherches comptant au moins trois chapitres inédits sur les mœurs de « l'Armagnac noir », furent destinés aux archives paroissiales de Cazaubon. Leur localisation actuelle est inconnue. Ces cahiers ont vu des archives familiales aujourd'hui peut-être disparues : les retrouver (presbytère, archives diocésaines d'Auch, fonds d'érudits) serait la plus belle découverte que ce site puisse espérer. Si vous savez quelque chose des papiers de l'abbé Ducruc, ou détenez son portrait, écrivez-nous.
La monographie que Pierre Cames lui a consacrée en 2017 restitue enfin l'ampleur du personnage. L'église n'est qu'une pièce d'un dessein d'ensemble : avec le presbytère de Cazaubon (bâti sur un terrain de la famille Bedout, l'ancienne cure occupant le haut de la rue Fortuna, jadis « rue de la Porte du Sang »), les places attenantes et la grande rue, l'abbé fait sortir le bourg de ses murs médiévaux ; Cames l'a surnommé pour cela « le baron Haussmann cazaubonnais ». Il dote encore la paroisse d'une école de garçons et d'une Société de Secours Mutuels, une des premières de la contrée, lointain ancêtre de la Sécurité sociale, le tout en républicain déclaré dans un canton massivement bonapartiste. Son ami Léonce Couture, qui publia son éloge en 1890 et voyait dans ses travaux une mine pour l'histoire du pays, le résuma d'une phrase : « L'écorce était rude mais elle cachait des trésors de sympathie et d'indulgence. » Ses douze chroniques (des baronnies d'Auzan à l'eau-de-vie, de l'instruction primaire à l'épizootie de 1774-1775) ont été regroupées par Cames dans une brochure, L'Armagnac noir sous l'Ancien régime, consultable à la médiathèque ; le reste de ses manuscrits, longtemps conservés au presbytère, est à craindre perdu — sa tombe même n'a pas été retrouvée au cimetière de Cazaubon.
☞ Sources : abbé Escarnot, Précis de 1904 (nominations de 1847 et 1849, presbytère de 1846) ; FranceArchives (« Ducruc, Bernard », curé de Cazaubon) ; nécrologie et articles de la Revue de Gascogne (t. XXX, 1889, et table générale — consultables sur Archive.org) ; La Dépêche, 26 mars 2022 (souscription, coûts et chantier) ; Tourisme Gers (parcours barbotanais, place de l'Abbé-Ducruc) ; table de la Société archéologique du Gers (Maurice Bordes, « L'abbé Ducruc, républicain "avancé" », 1990). La naissance du 27 août 1812 à Lacaussade est donnée par Cames (p. 13) ; l'acte d'état civil de Sarragachies reste à joindre en fac-similé. Les anciens volumes de la Revue de Gascogne se feuillettent sur Gallica, où l'on peut lire ses études dans le texte. Ses premières publications (1860-1861) sont recensées par un répertoire universitaire. Pierre Cames, L'abbé Bernard Ducruc, le baron Haussmann cazaubonnais, Via Cultura, Cazaubon-Barbotan, juillet 2017, p. 3, 13-21 et 33 — naissance, parcours, urbanisme, Secours mutuel, chroniques, obsèques ; la mort au 24 octobre y est donnée (le 26 figurait dans nos notices antérieures).